6 albums à écouter cette semaine – 23/01/2026

« Cabin in the Sky » marque le retour du groupe légendaire de hip-hop De La Soul après presque dix ans d’absence, en rendant un vibrant tributo au cofondateur Dave « Trugoy the Dove » Jolicoeur, parti en 2023.

Avec cette sortie, la collection « Legend Has It… » remplit enfin pleinement son ambition initiale. Son but principal est de « conserver l’héritage du passé, honorer le moment présent et propulser le hip-hop demain ». Mass Appeal Records a investi l’année dernière dans cette série qui met en valeur sept disques phares de l’ère dorée du genre. Cependant, les cinq premiers opus ont souvent laissé à désirer, ressemblant à de simples échos de triomphes révolus, comme ceux de Slick Rick, Raekwon ou Mobb Deep. Ce volume-là bouleverse la perspective. Paradoxalement, projeter l’avenir passe par une confrontation avec la finitude, en l’abordant et en lui trouvant une forme de célébration.

Le hip-hop abonde en hommages uniques à des proches disparus, de « Pour Out a Little Liquor » de 2Pac à « The Birds Don’t Sing » de Clipse. Les explorations plus étendues, sur la mesure d’un album entier, restent moins courantes : on pense à « Care for Me » de Saba, empreint de douleur face à la mort violente d’un ami. « Cabin in the Sky », lui, puise dans une palette artistique qui transcende les frontières du rap, à l’image de « Margarine Eclipse » de Stereolab, où le groupe d’avant-pop de Chicago affronte le deuil de sa membre emblématique Mary Hansen. Sur ce disque de 2004, la voix principale Laetitia Sadier peine à enchaîner les titres, murmurant parfois « Margie » d’une harmonie brisée, comme pour invoquer une présence absente.

« Cabin in the Sky », porté par les survivants Kelvin « Posdnuos » Mercer et Vincent « Maseo » Mason en mémoire de Dave « Trugoy the Dove » Jolicoeur, évoque cette même intensité émotionnelle.

Plusieurs pistes défilent avant que Pos n’intervienne soudain pour évoquer son compagnon défunt, ou, sur « A Quick 16 for Mama » en featuring avec Killer Mike, pour saluer la mémoire de sa mère disparue. Avec Maseo, ils transmettent une sensation de danse au milieu des pleurs, oscillant entre euphorie et cicatrices d’une épreuve traversée.

Une création conceptuelle et émouvante

De La Soul a coutume d’envelopper ses opus dans des structures narratives innovantes. Cette « Saison Neuf », comme la nomme Posdnuos pour « Cabin in the Sky », suit cette tradition. Elle débute par un appel scolaire animé par Giancarlo Esposito. Les plus jeunes le reconnaîtront pour ses rôles dans « Breaking Bad » et « Better Call Saul », tandis que les aînés y verront un clin d’œil à sa prestation marquante dans « School Daze » de Spike Lee (1988), qui rendait hommage aux universités noires historiques.

Esposito énumère une impressionnante galerie de collaborateurs – Nas, Common, Q-Tip, Slick Rick –, avant de buter sur le nom de Trugoy. Sa voix s’estompe sur un murmure : « Dave ? Dave… »

Premier album de De La Soul depuis « And the Anonymous Nobody » (2016), et d’une durée d’une heure et dix minutes, « Cabin in the Sky » donne l’impression d’un projet mûri sur près d’une décennie, antérieurement même au décès de Trugoy en 2023.

Yukimi Nagano de Little Dragon revisite « Cruel Summer » de Bananarama sur « Cruel Summers Bring FIRE LIFE!! », avant que la track ne pivote, après une minute, vers une harmonie de Trugoy the Dove sur un sample de « Everybody Loves the Sunshine » de Roy Ayers Ubiquity. Le tout se poursuit abruptement avec « Day in the Sun (Gettin’ Wit U) », où Yummy Bingham interprète le chœur dans un style rappelant Roberta Flack et Donny Hathaway sur « Back Together Again ».

Partout affleure le flow singulièrement irrégulier de Pos. C’est ludiquement kitsch, un brin gauche et sentimental. Pourtant, sa vision de quadragénaires s’amusant avec malice sur des classiques vintage paraît plus authentique et captivante que Ghostface Killah tentant de ressusciter son image de dur à cuire juvénile sur « Supreme Clientele 2 ».

« Mayday! Mayday! / Y a ces rappeurs qui s’accrochent à leur gloire fanée comme si c’était toujours leur moment », lâche Posdnuos sur « Palm of His Hands ». Puis, la tonalité se grave : « Comment on tient encore debout ? Seul Dieu le sait. »

Entre réminiscences et élan spirituel

Les auditeurs fidèles repéreront dans « Cabin in the Sky » les bouffées de joie mélodique, les clins d’œil au patin à roulettes rétro et les interludes humoristiques avec Jay Pharoah de « Saturday Night Live », qui font écho aux expérimentations de « De La Soul Is Dead ». Contrairement à ce classique de 1991, chargé de satire, cet album opte pour l’enthousiasme évangélique de « Believe (In Him) ». Fidèle à son habitude, Pos consacre des verses à admonester les brebis égarées de la communauté noire.

« Tant de folks hypnotisés par le chaos / Ils perçoivent le vrombissement dans leurs tympans / C’est les divinités qui tentent de les recentrer / Mais au lieu d’accorder comme un piano, ils préfèrent le désaccord, c’est là qu’on les trouve », déclame-t-il sur « EN EFF », un duo avec Black Thought et DJ Premier qui brille parmi les sommets du disque.

Autrefois, ces mots sortaient avec une ironie mordante ou une fureur contenue. Les puristes débattent encore si « Stakes Is High », tube de 1996 de De La, était un cri d’alarme contre la dérive du rap vers les stéréotypes gangsta ou une leçon moralisatrice élitiste.

Ici, une forme de résignation imprègne le ton. « Vivre et laisser la vie filer, et quand la fin pointe / J’espère être cerné par mes enfants / Leur souffler de s’aimer mutuellement / Dire à mon fils de choyer une femme mieux que je n’ai traité la sienne », flowe-t-il sur le titre éponyme.

Quatre décennies après leur union en ados de Long Island, De La Soul maîtrise encore l’art des sorties événementielles qui captivent l’attention. C’est un talent sous-estimé – peu de crews rap justifient un examen critique à chaque drop – et un facteur clé expliquant pourquoi « Cabin in the Sky » fascine, malgré ses excès de douceur pop.

Le trio devenu duo excelle dans l’agencement des sons et l’empilement des concepts, rendant leurs réflexions sur le dépassement du chagrin et l’embrassement du grand âge plus positives que sirupeuses. Les rimes de Pos ne crépitent peut-être plus comme autrefois, mais il dépeint avec justesse un artiste noir suspicieux face à un système où « On vaut des millions sans être riches / Car les lois de l’industrie musicale sont pourries », comme il le martèle sur « EN EFF », tout en gardant une lueur d’espoir pour les jours à venir. Dans le créneau florissant du hip-hop des vétérans, c’est déjà considérable.