Critiques : Rééditions de Shades of Night Descending et Embrace the Emptiness
Evoken : Les Ombres Éternelles du Funeral Doom Réveillées
Le funeral doom, ce sous-genre du metal extrême, divise les amateurs comme peu d’autres styles. Pour certains, c’est une expérience transcendante, presque mystique ; pour d’autres, un exercice futile et monotone. Pourtant, les pionniers du genre, comme les New-Jerséens d’Evoken, savent transformer ces lourdes nappes sonores en un voyage abyssal qui marque les esprits. Formé initialement sous les noms de Funereus et Asmodeus au début des années 90, Evoken s’est imposé comme un pilier du funeral doom, s’inspirant de géants tels que Disembowelment (Australie), Paradise Lost (Angleterre), Thergothon (Finlande) et leurs compatriotes de Winter. À l’occasion de la longévité du groupe, Hammerheart Records ressuscite leurs premières œuvres : la démo EP de 1994 Shades of Night Descending et l’album debut de 1998 Embrace the Emptiness. Une plongée dans les origines d’un son qui allie mystère funèbre et déferlements death metal écrasants.
Les Racines Crues de Shades of Night Descending
Sortie en 1994, cette démo EP marque le point de départ d’Evoken dans le monde du doom lent et implacable. À l’époque, le groupe peaufine déjà sa formule signature : un mélange de funeral doom énigmatique, de death metal abrasif et de tempos d’escargot qui étouffent l’auditeur sous un poids oppressant. Pour une production artisanale, Shades of Night Descending démontre une maturité surprenante. L’intro pose une atmosphère lugubre, avant que des titres comme « In Graven Image » et le morceau éponyme ne déploient des riffs hypnotiques et des growls caverneux. « Towers of Frozen Dusk » est un sommet absolu, avec son solo de guitare mélodique à couper le souffle – dramatique sans verser dans le pathos gratuit –, contrastant avec des assauts death metal mordants et impitoyables. « Into the Autumn Shade » achève cette démo sur une note automnale et mélancolique, préfigurant l’évolution du groupe vers des sonorités plus charnues et une production affinée au fil des ans. Comparée à leurs œuvres ultérieures, cette version reste brute, presque primitive, mais d’une authenticité qui en fait un document précieux.
La réédition bonifiée par Hammerheart inclut cinq pistes supplémentaires issues des démos de 1996 et 1997, offrant un aperçu plus complet des expérimentations précoces d’Evoken. Parmi elles, « The Hills of Arctic Stillness » (démo 1996) se distingue par son ouverture dépressive et spatiale : un paysage doom serein, teinté de chants éthérés et de guitares délicatement arpégées, qui bascule soudain dans une explosion death metal venimeuse. Des interludes au clavier, imprégnés d’une saveur black metal ralentie, ajoutent une couche de tension palpable. « Embrace the Emptiness » et l’outro de la même démo, ainsi que « Among the Whispering Spirits » et une outro de 1997, complètent ce bonus en explorant des ambiances plus introspectives, où l’espace et le vide deviennent des armes sonores.
Embrace the Emptiness : L’Éveil d’un Géant
Quatre ans après leurs débuts, Evoken accouche en 1998 de son premier album long format, Embrace the Emptiness, qui cristallise leur vision tout en la poussant plus loin. L’intro, avec ses guitares rampantes et funèbres, instaure un rituel menaçant, comme une procession vers l’abîme. « Tragedy Eternal » enchaîne sur une vague de mélancolie immense, où chaque note semble porter le deuil d’un monde perdu. Le groupe révèle ensuite ses crocs sur « Chime the Centuries’ End », un morceau haineux et ominous, enrichi d’orgues hantés qui insufflent une énergie sinistre et intemporelle. Des titres comme « Lost Kingdom of Darkness », « Ascend into the Maelstrom » ou « To Sleep Eternally » naviguent entre hypnose funèbre et fureur contenue, tandis que « Curse the Sunrise » clôt l’œuvre sur une malédiction crépusculaire. Loin d’être monolithique, Evoken dose ses variations stylistiques avec maestria : du death-doom viscéral aux passages atmosphériques, en passant par des touches black metal subtiles.
Un Héritage qui Traverse les Âges
Evoken n’est pas un groupe pour tous les fans de metal – le funeral doom reste un art niche, polarisant par nature. Mais leur capacité à tisser des twists inattendus et une diversité stylistique les élève au-dessus de la simple redite. Des albums plus récents comme Antithesis of Light (2005) ou Mendacium (l’année dernière) confirment leur excellence constante, du début à la fin. En exhumant ces débuts, Hammerheart Records rend justice à un parcours remarquable : Evoken a su, dès ses premiers balbutiements, forger un son qui compte, qui pèse et qui hante. Pour les initiés comme pour les curieux, cette réédition est une porte d’entrée idéale vers les ténèbres éternelles du funeral doom. Une plongée recommandée, à condition d’avoir l’âme assez solide pour affronter le vide.
