Avis : Le Poison Traînant

Noirsuaire : « The Dragging Poison », une tempête de black metal viscéral et impitoyable

Dans les abysses les plus sombres du black metal underground, où la crasse et la fureur règnent en maîtres, émerge Noirsuaire, un quatuor français qui refuse obstinément les artifices d’une production lisse. Leur premier album complet, The Dragging Poison, sorti pile après les fêtes de fin d’année, agit comme un remède radical contre la tiédeur festive. Avec une sonorité abrasive et hostile qui flirte constamment avec le chaos pur, cet opus n’hésite pas à plonger l’auditeur dans un tourbillon de haine viscérale. Pourtant, sous cette couche de bruit infernal, se dessine une structure mélodique inattendue, presque accessible, qui élève Noirsuaire au-dessus de la mêlée des formations necro auto-proclamées et souvent inécoutables.

Le tracklisting de l’album, qui s’étend sur neuf morceaux plus une intro et un interlude, trace un chemin sinueux à travers des thèmes de pestilence, de possession et de répugnance rabique. On commence par l’intro évocatrice « Thousands Throats Thousands Spears », qui pose un décor de guerre primitive et hurlante. Vient ensuite « The Trance Of Bedless Bones », porté par des riffs écorchés qui grouillent comme des vers dans une plaie ouverte, alternant entre transe hypnotique et assauts brutaux. « Fogged By The Leaves Of Pestilence » approfondit cette atmosphère empoisonnée, avec des motifs mélodiques qui pourraient presque s’épanouir dans un contexte plus clair, mais qui ici bouillonnent dans une boue sonore impitoyable.

Le cœur de l’album bat au rythme de « The Dragging Poison », le titre éponyme et indubitablement le pic de l’œuvre. Infectieux et accrocheur, ce morceau marie des riffs tourbillonnants à des hurlements enragés, teints d’une mélancolie hantée et de cauchemars surréalistes. Les blastbeats y déferlent avec une férocité surhumaine, évoquant les assauts les plus dévastateurs du genre. Plus loin, « Possessed By A Malignant Lust » et « Enshrouded In Rabid Repugnance » incarnent l’essence répugnante du black metal : des vocaux déchirants, signés par le chanteur N, qui vomit ses imprécations comme un gardien des enfers, tandis que les guitares festerulent et brûlent d’une malice pure. L’interlude « Withering Veins » offre un répit éphémère, une veine flétrie qui pulse avant de retomber dans la furie de « Sworn By Sinister Wisdom », un hymne à une sagesse sinistre et impie. L’album se clôt sur « Noirsuaire », un finale psychotique qui consume tout sur son passage.

Noirsuaire puise dans les traditions du black metal norvégien – on pense aux saletés furieuses de Carpathian Forest ou au pic de fureur de Gorgoroth – mais y injecte une dose de personnalité dérangeante. La production, loin d’être polie, privilégie les riffs haineux qui suintent le pus, tout en maintenant une cohérence qui évite l’anarchie totale. N, aux commandes vocales, navigue ces vagues de dépit avec une maîtrise diabolique, forçant ses paroles à s’insinuer dans le tissu bruyant des compositions. Le résultat ? Une pulverisation agressive, rapide et impitoyable, où l’atmosphère oppressante et les échos de fin du monde humain culminent en un crescendo grandiose et apocalyptique.

Pour les amateurs de black metal aux budgets hollywoodiens, The Dragging Poison pourrait sembler trop rude, trop incessant. Mais pour ceux qui chérissent la violence éloquente et l’art brut, Noirsuaire trace un sillon unique dans un monde sauvage et errant. Cet album n’est pas une simple sortie : c’est une éruption de sauvagerie distinctive, un poison qui s’infiltre et ronge, invitant à une plongée sans retour dans les tréfonds du genre. Si le black metal est une maladie, Noirsuaire en est le vecteur le plus virulent.

[Écoutez l’album ici : ]