Lucinda Williams : « World’s Gone Wrong », un album politique

L’une des plus talentueuses chanteuses-auteures américaines, Lucinda Williams, propose avec World’s Gone Wrong un seizième opus captivant, où se mêlent force intérieure, allégresse et perspectives positives.

En observant l’actualité politique de 2026, on perçoit facilement la direction prise par les événements. Le terme phare de cette année d’élections est sans conteste « accessibilité » (en lien avec le coût de la vie), une immense part des citoyens américains indiquant aux enquêtes que les biens essentiels deviennent insurmontables financièrement. Parallèlement, un dirigeant élu sur les frustrations des travailleurs s’emploie à affaiblir Medicaid, tout en octroyant des allégements fiscaux à ses alliés fortunés et en réaménageant la Maison-Blanche pour y installer une salle de réception somptueuse.

Bref, c’est précisément le contexte propice pour un opus engagé comme World’s Gone Wrong, le seizième album de l’emblématique figure du roots-rock Lucinda Williams. « Il règne une fracture ces temps-ci / Des relations qui se rompent / Un fardeau si écrasant à supporter », entonne-t-elle dans Something’s Gotta Give, un cri d’alarme poignant qui infuse à l’iconographie traditionnelle du blues (vagues déferlantes, averses incessantes, une levée sur le point de céder) une dimension sociopolitique évidente. Williams fusionne country, blues, folk et rock dans un disque qui capture l’inquiétude contemporaine et des rancœurs ancrées depuis les origines des conflits de classes. Ce n’est pas sa première incursion dans l’actualité brûlante (le lead single de son album 2020, Good Souls Better Angels, était le virulent Man Without a Soul contre Trump), mais il s’agit de son plaidoyer social le plus précis à ce jour.

Le titre d’ouverture, qui donne son nom à l’album, illustre parfaitement le style narratif précis qui définit la carrière de Williams, visible dans des jalons comme son premier grand succès de 1988, Lucinda Williams, ou son triomphe de 1998, Car Wheels on a Gravel Road. Elle y raconte l’épopée d’un duo luttant pour joindre les deux bouts (elle est aide-soignante, lui revendeur automobile) ; ils sont poussés au bord du gouffre par les pressions budgétaires, bousculés par la polarisation médiatique effrénée, et en quête de rares instants de paix et de connexion. L’ascension graduelle et puissante du morceau (renforcée par les harmonies de l’artiste country Brittney Spencer) évoque les hymnes ouvriers de Bruce Springsteen, mais la voix éraillée, imprégnée et authentique de cette septuagénaire louisianaise de 73 ans s’empare pleinement de l’émotion et touche au cœur.

Cette empathie pour l’Américain lambda épuisé jure en bloc avec la fureur incandescente contre l’avidité des élites, palpable dans le dynamite How Much Did You Get for Your Soul, un rock sudiste imprégné de soul. Dans le incisif et tumultueux Punchline, sa colère devant « des gens pires que le blues / Trop d’âmes périssant dans leur quotidien » glisse vers une stupeur existentielle : « Dieu aurait-il raté la chute de l’histoire ? » s’interroge-t-elle. Le blues incandescent du Delta, Black Tears, évoque le racisme latent dans l’oppression aux États-Unis, évoquant des églises incendiées, des appels ignorés et un espoir reporté. Elle relie cela à sa vision bigarrée du rock & roll en reprenant So Much Trouble in the World de Bob Dylan, accompagnée de la légende soul de Chicago, Mavis Staples, âgée de 86 ans.

World’s Gone Wrong dresse un portrait pessimiste de la trajectoire nationale — évoquant par moments les visions fatalistes de Robert Johnson ou Hank Williams, filtrées par les idées de Bernie Sanders, AOC et Zohran Mamdani. Pourtant, il infuse aussi de la ténacité, de la gaieté et de l’optimisme. Williams s’évade dans Low Life, coécrit avec les indie-folkers de Big Thief ; c’est une tendre célébration d’un troquet de quartier où oublier les poids de l’existence, se déchausser, siroter des verres bon marché à 1,25 dollar et savourer Slim Harpo. Elle boucle l’album par deux pistes qui appellent à cultiver l’espérance. Dans l’enthousiaste Freedom Speaks, elle prête sa voix à la liberté incarnée : « Ne me considérez pas comme due / Debout, luttez », exhorte-t-elle. Elle achève l’ensemble à la guitare folk, flanquée de Norah Jones à la voix et au piano, pour une splendide valse country We’ve Come Too Far to Turn Around. Williams en fait un hymne qu’on imaginerait entonné lors de marches pour les droits ou de meetings ouvriers, un écho à la progression longue et semée d’embûches vers une société plus équitable. Cet album entrevoit cet avenir, à peine au-delà de l’horizon.

Voici la tracklist :

The World’s Gone Wrong
Something’s Gotta Give
Low Life
How Much Did You Get for Your Soul
So Much Trouble in the World
Sing Unburied Sing
Black Tears
Punchline
Freedom Speaks
We’ve Come Too Far to Turn Around