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Un Coffret Exceptionnel pour les 50 Ans de l’Album Iconique
Dans ce coffret luxueux, on retrouve des figures héroïques, des spectres du passé, des démos jamais entendues et des enregistrements pirates fraîchement légitimés, le tout pour commémorer les 50 ans d’un disque légendaire.
Rappelez-vous votre jeunesse ? Cette évocation, tirée des premières lignes de « Shine On You Crazy Diamond », capture à merveille l’essence de ce coffret anniversaire de l’album de Pink Floyd. C’est une plongée complète dans l’une des phases les plus singulières de l’histoire du groupe, une véritable machine à remonter le temps qui explore le zénith de leur carrière.
Cinquante ans après sa création, on oublie souvent la tension qui pesait sur le quatuor pour égaler le succès fulgurant de The Dark Side of the Moon avec un opus au moins aussi marquant. À l’époque, les musiciens se sentaient coincés sur le plan créatif, mais ils ont uni leurs forces pour produire un album peuplé de mythes, de figures tragiques, de quêteurs de sens et de désillusions, le tout enveloppé dans un tourbillon de synthétiseurs vaporeux et de guitares imprégnées d’un blues réinventé.
Cette nouvelle compilation Wish You Were Here reprend la majeure partie des bonus de l’édition « Immersion » de 2011, mais le récent accord avec Sony a permis d’ajouter des mixages initiaux, quelques démos, des variantes et un bootleg officialisé d’un show à Los Angeles en 1975. Sans bouleversements majeurs – l’album original étant déjà impeccable –, ce coffret offre une vue d’ensemble sur une période de relative cohésion au sein du groupe, enrichissant ainsi l’appréciation de l’œuvre principale.
Un Classique Intemporel
À distance de cinq décennies, cet album studio surpasse encore thématiquement et musicalement Dark Side, ainsi que les deux disques suivants. Les textes de Roger Waters conservent leur mordant cynisme, fustigeant le conformisme social (« Welcome to the Machine »), l’exploitation de l’industrie musicale (« Have a Cigar ») et le vide existentiel de l’humanité (dans le titre éponyme). Pourtant, des éclats d’espoir et d’humour percent, impossibles à contenir derrière n’importe quel mur. La suite « Shine On » rayonne toujours grâce au motif cosmique en si bémol-fa-sol-mi de David Gilmour – un leitmotiv aussi iconique que le tintement d’une sonnerie télé –, aux nappes de synthés aériennes et parfois groovy de Richard Wright, et à l’hommage poignant de Waters à la dérive de Syd Barrett.
« Welcome to the Machine » pourrait passer pour le morceau le plus sombre du répertoire, avec Waters clamant des phrases comme « On t’a dicté tes rêves » sur un fond de synthés grinçants évoquant une séance dentaire, sans l’ombre de The Wall pour la relativiser. Mais l’idée d’acheter une guitare juste pour tourmenter sa mère garde un comique irrésistible. « Have a Cigar » excelle en satire complice du monde du spectacle, grâce à la voix suave de l’invité Roy Harper et à un final jam endiablé. Quant à « Wish You Were Here », c’est la ballade la plus émouvante et aboutie du groupe, une réflexion sur l’absence et le troc entre idoles et ombres. C’est le sommet poétique de Waters. Tous les membres ont contribué à l’écriture, sauf le passionné d’automobiles Nick Mason, qui filait au volant de sa Jaguar, illustrant leur collaboration étroite.
Démos et Trésors Inédits
Les bonus regorgent de spéculations sur des chemins non empruntés, révélant des orientations alternatives pour le groupe. Ils démarrent avec trois chutes déjà connues de l’édition « Immersion » : « Wine Glasses », ébauche primitive de « Shine On » par Gilmour, avec un drone généré par un doigt sur un verre à vin ; une mouture de « Have a Cigar » où Waters ricane les paroles (inférieure à celle de Harper) ; et une version sublime de « Wish You Were Here » agrémentée d’un solo de violon par le maître du jazz Stéphane Grappelli, qui enregistrait au même studio. Cette dernière piste frôle la perfection excessive pour le morceau ; le solo de guitare hummed par Gilmour en clôture de la version studio transmet mieux l’isolement des mots de Waters.
Les ajouts inédits débutent par un mix brut de 19 minutes d’une répétition instrumentale de « Shine On », démontrant ce que la piste aurait pu devenir en suite ininterrompue. Elle s’ouvre vers la Partie II, avec l’improvisation étincelante de Gilmour et la basse groovy de Waters dans la Partie V menant à la VI, formant un rare enregistrement unifiant l’ensemble en une entité cohérente. Initialement prévue pour occuper une face entière de vinyle, à l’image de « Atom Heart Mother » ou « Echoes » (l’autre face abritant des prototypes de « Dogs » et « Sheep » d’Animals), elle fut scindée par Waters pour intégrer « Machine » et « Cigar », renforçant les motifs d’aliénation sociale – au prix d’une transition artistique sacrifiée.
Sur cette répétition, le flux opère magiquement, comme une variante d’un monde parallèle, s’estompant pile au moment où elle vire vers un groove à la Parliament, Wright improvisant des arabesques cosmiques dignes de Bernie Worrell.
La démo de Waters pour « The Machine Song » évoque un murmure étouffé et oppressant, similaire à ses esquisses pour The Wall. Elle adopte un ton plus désenchanté que la fureur de « Welcome to the Machine », avec des paroles moins acérées – on achète la guitare pour « inquiéter » sa mère, pas pour la punir. Les synthés crépitants et percutants sont là, confirmant une vision du rock industriel déjà mature. La variante « Demo #2, Revisited » gagne en structure avec guitare wah-wah et nappes glacées, mais reste plus résignée, presque détendue : plus « mécanique » que rageuse, flirtant avec l’art rock plutôt que l’hymne arénique.
Les deux versions alternatives de « Wish You Were Here » mettent en lumière l’évolution de Gilmour. Le « Take 1 » débute par un solo acoustique marqué, aux contours inédits, et semble plus timoré sur les paroles de Waters, testant un rythme différent pour le refrain final. Sans les effets radio diffus et le grand solo méditatif de clôture, cela évoque une ballade folk-western que les Eagles auraient pu graver, loin de la poignante déclaration finale. Le mix « pedal steel instrumental » remplace la voix par la pedal steel céleste de Gilmour tout du long : divin, comme une bande-son de fin de film, et chargé d’une émotion comparable à la version chantée, un exploit notable.
Concert à Los Angeles 1975 : Un Joyau Retrouvé
Ce live, capturé le 26 avril 1975 – presque six mois avant la sortie de l’album – à la Los Angeles Sports Arena par un audacieux bootlegger, offre une qualité sonore impressionnante pour une bande stéréo simulant un quadriphonique en direct. Dommage que Pink Floyd n’ait pas anticipé l’enregistrement ou la captation vidéo de leurs shows, préfigurant les mégaspectacles actuels, surtout à une ère où les doubles lives cartonnaient. Professionnellement mixé, ce document surpasserait les grands albums live des années 70, car il saisit le groupe authentique, sans overdubs correctifs.
La setlist s’ouvre sur les prototypes d’Animals : « Raving and Drooling » et « You’ve Got to Be Crazy », avec des textes moins percutants (Gilmour y chante « Tu dois garder le sourire, avaler une pilule de plus » dans la seconde). Les claviers de Wright bourdonnent comme un essaim sur la première. Il fallait une sacrée endurance – et des substances – pour endurer 25 minutes de matériel sorti deux ans plus tard. Mais comme l’annonce Waters au début de « Crazy » : « Soit ça te parle, soit non. » Le quatuor y met du cœur.
Suivent la suite « Shine On », morcelée avec « Have a Cigar » intercalé. En studio, on s’interroge rarement sur la faisabilité live de cette densité texturée ; ici, on discerne les coupes dans les couches de guitares et claviers de Gilmour et Wright. La première section culmine sur une note éthérée de Wright, provoquant un cri du public (« non » ou « whoa »), vite comblé par le riff de « Cigar » plus musclé que sur disque. En live, c’est un funk heavy-metal. Waters lead, doublé en graves par Gilmour, jusqu’à un solo blues épique de ce dernier, bien distant de la version album.
La guitare tourmentée de Gilmour ramène à « Shine On ». Les claviers de Wright paraissent plus légers que en studio, mais il conclut en apothéose avec une fanfare triomphale. Waters close cette partie en sommant la sécurité de s’asseoir et d’écouter.
La seconde moitié reproduit intégralement The Dark Side of the Moon, plus débridée. Gilmour étire un jam sur « Breathe (In the Air) » et varie son solo sur « Time », plus plaintif. « The Great Gig in the Sky » vire jazz avec les harmonies des Blackberries imitant Clare Torry. Sur « Us and Them », les voix s’échangent pour mimer l’écho studio. « Any Colour You Like » dure huit minutes et demie, avant un « Eclipse » exalté… et un retour pour les 22 minutes grandioses de « Echoes », boostées d’un sax de Dick Parry. On ne peut qu’envier ceux qui y étaient.
Le Bilan
L’édition vinyle du coffret propose un 45 tours avec deux lives de l’« Immersion » : un « Shine On You Crazy Diamond » rare et fluide de 20 minutes, et un « You’ve Got to Be Crazy » de 18 minutes, issus du Wembley Empire Pool en 1974. Un Blu-ray regroupe divers mix (stéréo originel, Atmos, 5.1, quad 70’s), des animations live, une réplique du single japonais de « Have a Cigar », une affiche et un livret caricatural style Zap Comix dépeignant chaque membre – y compris Waters nu sous un massage.
Sony, acquéreur du catalogue pour 400 millions de dollars l’an dernier, a investi pour rendre l’ensemble captivant et rentable. L’emballage épate, les visuels d’Hipgnosis sont impeccables. Le livre relié compile des photos de sessions inédites (révélant enfin les traits de l’Homme Invisible au dos) et des images rares de Syd Barrett en visite studio.
À sa parution, les tensions internes montaient, mais en 1975, les quatre ont fusionné pour un chef-d’œuvre. Ce coffret ravive l’époque de leur jeunesse : héros et fantômes, légendes et martyrs, tous teints de « pink ».
