Pink Floyd : 50 ans de Wish You Were Here

Un Coffret Célébrant les 50 Ans d’un Album Iconique de Pink Floyd

Dans ce luxueux coffret commémorant le cinquantième anniversaire d’un disque emblématique, on retrouve des figures héroïques, des spectres du passé, des essais inédits et des captures sonores clandestines désormais légitimées. Rappelez-vous ces moments de jeunesse ? Les artistes de Pink Floyd (hormis le batteur Nick Mason) paraissent réticents à cette évocation, pourtant les premiers mots de « Shine On You Crazy Diamond » capturent idéalement l’essence de cette édition anniversaire. Il s’agit d’une exploration exhaustive du zénith créatif du groupe, une machine à remonter le temps qui compile les chapitres les plus insolites de l’histoire de ce quatuor.

Cinquante ans après sa création, on oublie souvent le poids que représentait la nécessité de surpasser leur triomphe précédent, The Dark Side of the Moon, avec un opus au moins équivalent. David Gilmour avait confié que le collectif se sentait « coincé sur le plan artistique » durant cette période. Malgré tout, ils ont uni leurs forces pour produire un album peuplé de mythes, de figures sacrificielles, de quêtes de sens et de désenchantements, enveloppés dans les volutes psychédéliques de synthétiseurs voilés et de guitares imprégnées d’un blues transformé.

Cette nouvelle compilation Wish You Were Here reprend la majorité des contenus additionnels de l’édition « Immersion » de 2011, mais le récent accord avec Sony permet d’inclure des remixes initiaux, certaines démos, des variantes, et une archive audio bootleg fraîchement authentifiée d’un spectacle à Los Angeles en 1975. Aucune découverte révolutionnaire n’émerge – l’album original est déjà une œuvre impeccable et inaltérable –, mais cette vue d’ensemble éclaire une ère où le groupe opérait dans une synchronie presque parfaite, enrichissant ainsi l’immersion dans l’enregistrement principal.

Un Classique Intemporel

Un demi-siècle plus tard, cet opus studio surpasse encore Dark Side et les deux suivants en termes de profondeur thématique et musicale. Les textes de Roger Waters conservent leur ton acerbe, fustigeant le moule social (« Welcome to the Machine »), le monde de la musique (« Have a Cigar ») et le vide existentiel de l’humanité (le titre éponyme). Pourtant, des éclats d’optimisme et d’ironie percent, impossibles à contenir. La séquence « Shine On » rayonne toujours grâce au motif astral en Si bémol-Fa-Sol-Mi de Gilmour (aussi iconique que le tintement de NBC), aux nappes de synthé aériennes et parfois groovy de Richard Wright, et à l’hommage lyrique de Waters à la fragilité de Syd Barrett.

« Welcome to the Machine » pourrait passer pour le morceau le plus sombre du répertoire – avec Waters grondant des phrases comme « On t’a dicté tes rêves » sur un fond de synthé oppressant évoquant une intervention dentaire, signé Wright – n’était-ce pour The Wall. Mais l’idée d’acquérir une guitare « afin d’embêter ta mère » garde son mordant humoristique. « Have a Cigar » illustre comment le système vous renvoie votre propre regard via une moquerie complice des coulisses du spectacle, portée par la voix suave de l’invité Roy Harper et un final jam endiablé. Quant à « Wish You Were Here », elle demeure la balade la plus émouvante du groupe, une réflexion sur la perte et le troc entre idoles et ombres. C’est le sommet poétique de Waters. Tous les membres ont co-écrit ce vinyle, sauf Mason, passionné de bolides, qui pilotait sa « Jag-yoo-ar », soulignant leur collaboration étroite.

Essais et Trésors Inédits

Les ajouts bonus suscitent de multiples interrogations sur des chemins alternatifs que le groupe aurait pu emprunter. Ils débutent par trois extraits déjà diffusés dans l’édition « Immersion » : « Wine Glasses », une ébauche primitive de « Shine On » par Gilmour, avec un drone issu d’un doigt glissant sur un verre à vin ; une mouture de « Have a Cigar » où Waters ricane les couplets (la prestation de Harper l’emporte) ; et une rendition splendide de « Wish You Were Here » agrémentée d’un violon virtuose par le jazzman Stéphane Grappelli, qui enregistrait au même endroit. Ce dernier ajout paraît presque trop raffiné pour le morceau ; le solo de guitare humble et chanté de Gilmour dans la version finale restitue mieux l’isolement des mots de Waters.

Les nouveautés bonus s’ouvrent sur un mix brut de 19 minutes d’une répétition instrumentale de « Shine On », révélant ce que la piste aurait pu devenir en tant que composition unitaire étendue. Elle s’élance vers la Partie II, met en lumière l’improvisation étincelante de Gilmour et la basse rythmée de Waters dans la Partie V, qui glisse vers la Partie VI, formant l’un des rares témoignages d’une connexion fluide entre les segments. Initialement, ce thème était prévu pour monopoliser une face entière, à l’image de « Atom Heart Mother » ou « Echoes » (l’autre face abritant des prototypes de « Dogs » et « Sheep » sur Animals). Puisque Waters opta pour une scission et l’ajout de « Machine » et « Cigar » afin de renforcer les motifs d’aliénation collective, ils ont en quelque sorte amputé le flux organique d’une création magistrale.

Sur cette session, la liaison opère à la perfection, tel un fragment d’un univers parallèle, qui s’efface hélas au seuil d’une vibe funk cosmique à la Parliament, Wright y injectant des errances stellaires dignes de Bernie Worrell.

La démo de Waters pour « The Machine Song » évoque une atmosphère étouffée et confinée, similaire à ses esquisses pour The Wall dans l’édition « Immersion » dudit album. Elle dégage un désenchantement plus las que la fureur de « Welcome to the Machine », avec des lyrics moins incisifs. Pas question cette fois de guitare achetée pour « punir » la mère, mais pour la « tracasser ». Les textures de synthé grinçants et percutants sont là, affirmant que son esthétique rock industriel était déjà mature. La variante « Demo #2, Revisited » paraît plus adaptée au groupe, avec guitare wah-wah et nappes synthétiques hivernales, mais globalement, le climat penche vers la résignation plutôt que la révolte. C’est plus mécanique que furieux, plus art rock que hymne arénique.

Les deux variantes de « Wish You Were Here » parmi les chutes illustrent l’évolution de la chanson, surtout sous l’angle de Gilmour. Le « Take 1 » débute par un solo acoustique marqué, aux contours distincts de l’album, et semble plus timoré dans l’interprétation des vers de Waters, testant même un tempo alternatif pour le chœur final « Wish you were here ». Sans les effets radio diffus ou le long solo méditatif terminal, cela évoque une ballade folk-campfire que les Eagles auraient pu graver, plutôt que la charge émotive aboutie. Le mix « pedal steel instrumental » est fidèle à son nom : la version studio où Gilmour déploie une pedal steel angélique tout du long. Cela sonne céleste ainsi, comme une bande-son de clôture, et transmet une émotion comparable à l’original vocal – un exploit peu commun.

Concert à Los Angeles en 1975 : Une Perle Secrète

Cet enregistrement live, saisi le 26 avril 1975 – environ six mois avant la parution de l’album – à la Los Angeles Sports Arena par un auditeur astucieux, offre une qualité sonore rivalisant avec une captation stéréo d’un show quadriphonique en direct. C’est regrettable que Pink Floyd n’ait pas anticipé l’enregistrement ou la mise en images de leurs représentations, pionnières des arènes modernes, surtout que les disques live cartonnaient dans les années 70. Si cette bande avait été produite professionnellement, elle surpasserait les grands live de l’époque, car elle capture l’essence brute du groupe, sans overdubs studio pour masquer les imperfections.

La programmation s’ouvre sur les proto-versions des titres d’Animals, alors appelés « Raving and Drooling » et « You’ve Got to Be Crazy », avec des paroles plus brutes (comme Gilmour susurrant « Tu dois garder le sourire, avaler une pilule de plus » dans cette dernière). Les touches de Wright vibrent comme un essaim lors du premier morceau. Il fallait une sacrée dose de persévérance, d’énergie et de substances pour endurer 25 minutes de jam destiné à n’émerger que deux ans après. Mais comme Waters l’annonce au démarrage de « Crazy » : « Soit vous saisissez, soit non. » Dans tous les cas, le quatuor y met du cœur.

S’ensuit la séquence « Shine On », scindée en deux avec « Have a Cigar » intercalé. À l’écoute des studios, on s’interroge rarement : « Comment quatre musiciens recréent-ils cette densité en scène ? » Il est fascinant de traquer les éléments guitar et clavier que Gilmour et Wright omettent. La première section culmine sur une note aérienne de Wright, provoquant un cri du public – « non » ou « whoa » –, mais la surprise vire à l’extase quand Gilmour attaque le riff de « Cigar » avec une puissance accrue par rapport à l’album. En live, c’est presque un funk heavy. Waters assure le chant principal, doublé par Gilmour en graves, et le rendu s’améliore quand ce dernier lâche un solo blues extatique, loin de la version originale.

La guitare tourmentée de Gilmour ramène ensuite vers « Shine On ». Les claviers de Wright paraissent plus légers et triviaux que sur disque, mais il rachète tout par une coda triomphante. Cette portion de concert s’achève sur Waters tancant les agents de sécurité, les invitant à se poser et savourer.

Naturellement, la seconde moitié enchante le public avec The Dark Side of the Moon intégral. Tout est plus fluide que l’album. Gilmour étire un jam sur « Breathe (In the Air) » et délivre un solo plus plaintif sur « Time ». « The Great Gig in the Sky » vire au jazz, les choristes The Blackberries harmonisant l’apport de Clare Torry. Sur « Us and Them », les voix s’échangent pour mimer l’écho studio. « Any Colour You Like » s’allonge à huit minutes et demie, et l’ensemble culmine en un « Eclipse » exalté… suivi d’un retour pour les 22 minutes grandioses d’« Echoes », ponctuées d’un sax de Dick Parry. On ne peut qu’envier ceux qui y étaient – car peu l’étaient.

Bilan Final

L’édition vinyle du coffret propose un 45 tours étendu avec deux lives de l’ancienne « Immersion » : un « Shine On You Crazy Diamond » continu et rare de 20 minutes, plus un « You’ve Got to Be Crazy » de 18 minutes, issus du Wembley Empire Pool en 1974. Un Blu-ray regroupe divers remastérisations (stéréo d’origine, Atmos, 5.1, Quad des 70’s) et les visuels de scène, une copie du single japonais de « Have a Cigar », une affiche, et un livret de tournée humoristique style comics underground, caricaturant chaque membre – y compris Waters en pleine séance de massage intégral.

Sony, acquéreur récent du catalogue pour 400 millions de dollars, a investi pour rendre l’ensemble attractif et rentable. L’emballage impressionne, les visuels d’Hipgnosis sont impeccables. Le livre relié compile des photos de session inédites (révélant enfin les traits de l’Homme Invisible au dos de la pochette) et de rares images de Syd Barrett lors de sa venue en studio.

À sa sortie, les tensions internes commençaient à fissurer le groupe. Mais durant ces mois de 1975, les quatre complices ont fusionné pour forger un bijou. À travers ce coffret, on revit leur jeunesse : héros et fantômes, légendes et victimes, et, au fond, tous « Pink ».